L'actualité en débat

Vers une crise monétaire permanente

Reproduit avec l'aimable autorisation de l'auteur et de la Metula News Agency

Au cours du mois qui s'achève, les marchés financiers ont continué à recevoir des informations inquiétantes de toutes les régions du monde.

Le 3 novembre, la Federal Reserve (ou Fed, la banque centrale américaine) a annoncé qu'elle allait émettre 600 milliards de liquidités supplémentaires en achetant des titres de dette de l'Etat fédéral. L'objectif de la Fed est de pousser les taux d'intérêt encore plus bas qu'ils ne sont aujourd'hui et d'encourager ainsi le début de reprise économique que semblent connaître les Etats-Unis.

Le 12 novembre, lors du sommet du G20 à Séoul, l'Europe et la Chine ont vivement critiqué cette politique monétaire laxiste qui - ajoutée à la politique budgétaire ultra-expansionniste suivie par les Démocrates ces deux dernières années - risque de conduire à une accumulation de liquidités, qui fera monter le coût des actifs, et, pour finir, le coût de la vie.

Le 10 novembre, l'agence de notation chinoise Dagong - sur instruction, bien évidemment, de ses maîtres politiques - avait annoncé qu'elle baissait la note des Etats-Unis, pays considéré par la Chine comme "au bord du gouffre".

Le 19 novembre, Ben Bernanke, le président de la Fed, a contre-attaqué, à Francfort, à l’occasion d’un discours remarqué. Bernanke accusait la Chine d'être la cause des désordres financiers actuels, parce qu'elle maintient la valeur de sa monnaie (le yuan) artificiellement basse, pour subventionner ses exportations.

Pour parvenir à ce but, la banque centrale chinoise achète des titres étrangers (et en particulier de la dette publique américaine), mettant du même coup sur le marché des quantités massives de yuan, ce qui réduit la valeur de cette monnaie.

Le 25 novembre, lors d'un voyage officiel à Moscou du Premier ministre chinois Wen Jiao Bo, Wen et son collègue russe Vladimir Poutine annoncèrent qu'ils n'utiliseraient plus le dollar américain dans les transactions commerciales entre les deux pays, et préfèreraient désormais utiliser leurs propres monnaies.

Dans l'intervalle, cependant, l'attention du monde s'était portée vers une autre zone monétaire.

Après des années d'investissements massifs et risqués, notamment dans l'immobilier, le système bancaire de la République d’Irlande connaît aujourd'hui de telles pertes, qu'une cessation de paiements paraît inévitable en l'absence d'un plan de secours des autres pays de la zone euro.

Ce plan de secours, dont les détails seront connus lundi ou mardi, est le deuxième de l'année dans la zone euro après celui de la Grèce. Il pourrait bien ne pas être le dernier, vu la fragilité financière d'autres pays de la zone euro, comme le Portugal ou même l'Espagne.

Peut-être soulagés que l'attention des marchés se soit momentanément détournée de leur monnaie, les commentateurs américains consacrent des méga-octets sur Internet à expliquer que l'Europe n'a pas géré convenablement son système financier, et que l'Euro, si l'un des grands pays de la zone déclarait faillite (et ne pouvait pas, vu sa taille, être secouru), risque d'être demain à l'origine d'une crise financière mondiale.

Le moins que l'on puisse dire après ce mois de crises successives et de récriminations réciproques, c'est que le système monétaire mondial n'est pas exactement marqué par la coopération entre les grands acteurs. Même en mettant de côté tous les autres problèmes, ce manque de coopération n'est pas de nature à rassurer les investisseurs.

Au centre de toutes ces accusations, on peut se demander s'il est possible de désigner un coupable. Qui est responsable du désordre monétaire mondial : la Chine, par la sous-évaluation du yuan, l'Amérique, par ses débordements de liquidités, ou l'Europe, par le contrôle insuffisant des banques des pays membres ?

Comme souvent quand plusieurs parties s'affrontent et s'échangent des invectives, la vérité est que tous ont raison. Chacune des trois grandes zones monétaires a sa part de responsabilité dans le désordre actuel. De plus, les objectifs des Européens, des Américains et des Chinois sont probablement inconciliables. Il ne faut donc s'attendre à aucun apaisement des tensions actuelles dans les mois et les années à venir.

La Chine connaît une croissance extrêmement rapide depuis vingt ans. Elle était un pays du tiers monde il y a moins d'une génération ; elle est désormais la deuxième économie mondiale, dotée d'infrastructures flambant neuf et d'entreprises de premier ordre, qui investissent dans le monde entier. Mais la Chine se trouve aujourd'hui face à une difficulté fondamentale.

D'une part, le maintien d'une croissance rapide est indispensable à la stabilité d'un régime qui refuse à ses citoyens les libertés les plus élémentaires : dire ce qu'ils pensent, choisir le nombre de leurs enfants, voter pour leurs dirigeants.

Contrairement à ce que l'on pense souvent en Occident, les tensions sociales sont omniprésentes en Chine. Le régime parvient à les contrôler par l'efficacité de son administration et de sa police, mais vit dans la crainte constante d'une explosion. La croissance économique permet de maintenir le système en place : les Chinois ne sont pas libres, mais le régime peut au moins leur promettre que leur condition sera meilleure demain qu'elle ne l'est aujourd'hui.

En revanche, lorsque cette croissance s'affaiblira, le risque d'un vaste mouvement social - menaçant le pouvoir communiste et peut-être la stabilité même du pays - deviendra considérable.

D'autre part, cependant, l'économie a ses lois. La première d'entre elles est celle du cycle économique, qui veut qu'une forte croissance porte toujours en elle-même les facteurs d'une correction future.

Dans le cas de la Chine, le ralentissement pourrait avoir plusieurs causes.

Il pourra venir d'investissements non rentables, suite à l'allocation opaque (et très politisée) des crédits des banques chinoises.

Mais il pourra venir aussi, tout simplement, d'une augmentation des coûts de production. La croissance économique conduit les Chinois à demander des augmentations de salaire. Les infrastructures exportatrices, sur la côte et le long du fleuve Yangtse, commencent à être sérieusement encombrées. Les embouteillages et les délais qui en résultent vont inévitablement augmenter les coûts de production et de vente.

A moyen terme, ces augmentations de coûts augmenteront le prix des exportations chinoises et réduiront leur compétitivité. Or, un tel ralentissement des exportations - le nerf de la croissance chinoise - risque de placer le régime devant ce qu'il craint le plus : la baisse de la croissance et le mécontentement des populations.

C'est pour retarder ce moment que le gouvernement chinois maintient artificiellement basse la valeur de sa monnaie. Cela, cependant, ne peut pas non plus durer toujours.

Suite aux achats massifs de titres étrangers pour maintenir un yuan faible, les bilans des banques chinoises sont gorgés de titres qui ne rapportent presque rien (les taux d'intérêt sur les bons du Trésor américain sont aujourd'hui proches de zéro).

En principe, les banques ne sont pas autorisées à utiliser ces titres en appui de création monétaire, pour éviter une explosion de l'inflation (ce que les Chinois appellent la politique de "stérilisation"). Mais l'investissement dans des actifs peu rémunérés détériore progressivement la rentabilité des banques.

Pour y remédier, le gouvernement a assoupli récemment la règle de "stérilisation" ... et, comme prévu, l'inflation commence à gronder. Son vrai niveau n'est pas connu, car les statistiques chinoises mentent systématiquement ; mais les observateurs sur place estiment qu'elle est d'ores et déjà supérieure à 5 %.

La Chine, de plus, n'est pas la seule région du monde qui cherche à manipuler sa monnaie pour remettre à plus tard une inévitable crise interne. L'attitude des Etats-Unis n'est, aujourd'hui, pas très différente.

Dans le cas de l'Amérique, la crise ne viendra pas d'un ralentissement de la croissance provoquant des troubles sociaux, mais de l'invraisemblable accumulation de dettes publiques.

La dette fédérale a doublé au cours des dernières années et atteint désormais 14.000 milliards de dollars, soit plus de 100,000 dollars pour chaque foyer américain.

Malgré la récente victoire Républicaine, qui va mettre fin à l'orgie de dépenses du Président Obama, plusieurs postes de dépenses vont inévitablement s'alourdir dans les années à venir.

La génération du "baby-boom", qui commence à prendre sa retraite et vivra plus longtemps en moyenne que les générations précédentes, va encore alourdir la note. En 2010, les dépenses combinées des programmes publics de retraite ("Sécurité sociale") et de santé (Medicare, Medicaid) représenteront 45% de la dépense fédérale, contre 27% en 1975. Selon le bureau budgétaire du Congrès (Congressional Budget Office ou CBO), d'ici 2035, et à législation constante, le montant de ces dépenses va tripler.

Toujours selon le CBO, la dette publique nette américaine, si rien n'est fait, passera de 62% de la richesse nationale en 2010 à 185% en 2035.

Face à une tendance aussi inquiétante, le gouvernement américain semble être parvenu à la conclusion que les inévitables réformes (baisse des droits sociaux, réforme du système fiscal et, probablement, réduction des dépenses militaires) ne suffiront pas à assurer le financement de la dette publique.

C'est ce qui explique les décisions récentes d'achat de bons du Trésor par la banque centrale - c'est-à-dire, en clair, de création de monnaie ex nihilo, un équivalent contemporain de la bonne vieille planche à billets. Face à une dette publique en pleine explosion, les Etats-Unis ont décidé de réduire délibérément la valeur de leur monnaie.

Dans un premier temps, cela se traduira (se traduit déjà) par une baisse de la valeur du dollar face aux autres actifs - ou, pour le dire autrement, par une augmentation du prix en dollar des autres investissements (matières premières, immobilier etc.). Dans un deuxième temps, lorsque la croissance économique deviendra plus énergique, ce sont les biens de consommation qui devraient voir leur prix augmenter : une poussée de l'inflation en Amérique sera alors inévitable.

Les principaux détenteurs de titres de la dette américaine - les investisseurs chinois - sont doublement furieux.

D'abord, parce qu'en plus de ne rapporter presque aucun intérêt, ces titres vont voir leur valeur baisser avec celle du dollar, si bien que les investisseurs chinois verront baisser leur richesse nette et leur pouvoir d'achat.

Mais aussi, parce que les efforts des Américains pour faire baisser le dollar contrecarrent ceux des Chinois pour faire baisser le yuan. Si la Chine fait baisser le yuan de 10% et que les Etats-Unis font baisser le dollar du même montant, tout l'avantage compétitif que les Chinois espéraient sera perdu. La Chine se retrouvera donc dans la même situation qu'auparavant, avec les mêmes menaces sur ses exportations et sur sa paix sociale.

L'Europe, enfin, se trouve dans une situation plutôt comparable à celle des Etats-Unis - mais avec la complexité supplémentaire due à un système financier bâtard, mi-national mi-communautaire, que personne ne sait vraiment contrôler.

En Europe comme en Amérique, les dépenses sociales ont atteint un niveau tel qu'elles menacent la stabilité du continent.

Contrairement aux Etats-Unis, l'Europe a encore une banque centrale qui refuse, autant que possible, de monétiser les dettes publiques et ne cherche pas agressivement à faire baisser la valeur de l'euro. Dans ses déclarations officielles en tout cas, la Banque centrale européenne (BCE) rappelle que ce n'est que par un effort sur les dépenses publiques que le risque de faillite peut être évité.

Et pourtant - malgré cette apparente vertu - la monnaie qui a le plus baissé au cours des dernières semaines est précisément ... l'euro.

La raison en est que, derrière les discours de vertu, la BCE est dans une ignorance remarquable de la santé réelle des systèmes financiers des pays membres.

Il n'en faut pas d'autre preuve que le fait, qu'il y a moins de quatre mois, le comité de supervision bancaire européen (CBES), qui conseille la Commission Européenne en matière de politique bancaire et "encourage la coopération et la convergence entre les systèmes de supervision des pays membres", avait procédé à un examen approfondi du système bancaire irlandais... et avait conclu que ce système était parfaitement sain.

Face à un échec aussi manifeste du système de surveillance, on peut comprendre que les marchés financiers soient nerveux, craignant à tout moment l'apparition d'une nouvelle crise de solvabilité dans un nouveau pays européen.

Mais les marchés n'ont pas, pour autant, de refuge sûr. L'Europe est surendettée et mal contrôlée, certes ; mais l'Amérique est surendettée et joue sa monnaie à la baisse ; la Chine est opaque, gonflée de liquidités étrangères risquées et manipule, elle aussi, sa monnaie à la baisse.

Il n'existe donc pas, aujourd'hui, de perspectives qui puissent rassurer les investisseurs. La crise actuelle du système financier n'a aucune raison de s'améliorer dans les années à venir. Au contraire, il est probable que la décennie qui commence sera celle de la crise  monétaire permanente.

Sébastien Castellion © Metula News Agency

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