L'actualité en débat

Pourquoi les intellectuels se trompent-ils tant ?

Par Sébastien Castellion
Reproduit avec l'aimable autorisation de Sébastien Castellion et de la Metula News Agency

Thomas Sowell, Intellectuals and Society, 2009, 416 p.

La plupart des francophones ne connaît même pas le nom de Thomas Sowell, dont l'œuvre n'a jamais été traduite et n'est jamais citée dans le débat d'idées de mon pays.

Parmi les Américains de la droite cultivée, en revanche, son nom suscite plus d'éloges et de témoignages d'estime que celui de tout autre intellectuel vivant. Le professeur Sowell, qui fêtera bientôt ses quatre-vingts ans, fut d'abord économiste et élève de Hayek.

Il a ensuite diversifié ses sujets de recherche et écrit, entre autres, sur la philosophie du droit, les programmes de préférences raciales à travers le monde, et l'analyse des différentes visions du monde qui déterminent nos choix politiques.

Le statut exceptionnel de Thomas Sowell dans le champ intellectuel tient principalement à deux choses.

D'abord, chacun de ses livres est un déluge de faits. Là où d'autres intellectuels se contentent d'énoncer leur thèse et de la décliner sur quelques questions d'actualité, Sowell préfère conduire sa recherche de l'histoire du Sri Lanka jusqu'à la "drôle de guerre" française, en passant par l'analyse détaillée de la jurisprudence américaine, de la dernière crise financière et de l'œuvre de John Rawls.

La quantité de travail qu'une telle méthode exige suffirait à attirer le respect.

Mais surtout, Thomas Sowell possède la grande force de ne jamais se laisser intimider par aucun conformisme.

Le drame fondateur de son travail d'intellectuel est d'avoir vu la situation de sa communauté - celle des Noirs d'Amérique - se dégrader fortement entre les années 1960 et 1980, soit immédiatement après l'abolition des dernières lois racistes et l'adoption de politiques de redistribution, destinées à l'aider.

Témoin de l'effondrement de la "famille noire", de la baisse du niveau d'éducation et de l'explosion de la délinquance à la suite du programme de "Grande Société" du Président Johnson, Sowell a appris depuis longtemps à ne pas confondre les beaux discours et leurs effets réels.

Cet écart entre les mots et les choses - un thème récurrent dans ses précédents livres - est le sujet central de son dernier ouvrage.

Dans Intellectuals and Society, Sowell étudie les attitudes de son milieu social, celui des producteurs d'idées face à l'histoire du vingtième et du début du vingt-et-unième siècle. Il cherche à expliquer pourquoi tant d'intellects de premier rang ont pu faire les erreurs les plus grossières dans l'analyse des événements de leur époque.

Les exemples de Sowell, même les plus anciens, sont certains de faire grincer des dents jusqu'à aujourd'hui.

Il rappelle que les intellectuels étaient nettement surreprésentés, par rapport à leur poids dans la population allemande, parmi les adhérents et les cadres du régime national-socialiste. De même - mais cela est plus connu - ils furent exceptionnellement nombreux à soutenir la barbarie communiste.

Entre les deux guerres mondiales, l'idée que la meilleure manière d'éviter une guerre contre Hitler était de désarmer préventivement la France et l'Angleterre était si monumentalement stupide... que seuls des intellectuels de grand renom, comme Bertrand Russell ou Jean Giono, osaient la défendre.

A l'inverse, une majorité d'intellectuels prédisait que relance de la course aux armements par Ronald Reagan conduirait à la guerre (elle conduisit, en fait, exactement comme Reagan l'avait prédit, à la victoire de l'Occident dans la guerre froide).

Sans cesse, des intellectuels commettent l'erreur logique élémentaire de blâmer l'Occident pour des maux qui sont communs à toutes les civilisations (la pauvreté, la guerre ou le racisme, par exemple), en faisant semblant de ne pas voir que les démocraties ont plus fait que toute autre société pour réduire les effets de ces maux universels.

Comment tant de gens intelligents peuvent-ils prendre des positions aussi stupides ? Sowell y voit deux raisons principales :

La première tient directement à la sociologie et à la psychologie des intellectuels.

Des spécialistes reconnus pour leur intelligence et leur connaissance d'un domaine précis en viennent vite à exagérer l'importance de l'intelligence - et à sous-estimer celle de l'expérience - quand il s'agit de domaines qu'ils ne connaissent pas.

Ainsi, la plupart des professeurs de droit américains soutenaient, dans les années 1960, les politiques d'allègement des sanctions pénales et de protection des droits des délinquants, qui conduisirent à une explosion de la criminalité en Amérique.

Or, cette conséquence avait été prédite très tôt par les organisations de policiers. Contrairement aux professeurs, les policiers n'étaient pas des intellectuels - mais contrairement à eux, ils connaissaient l'esprit des délinquants. L'information accumulée par leur expérience s'est révélée plus exacte que celle que pouvait fournir l'intellect des universitaires.

D'autre part, les écrivains et les enseignants - contrairement, par exemple, aux médecins ou aux ingénieurs - ont pris l'habitude de vivre dans un monde où les erreurs n'entraînent aucune conséquence.

Ils peuvent donc, plus facilement que d'autres, se laisser tenter par des systèmes de pensée paradoxaux, sans être trop troublés par l'expérience de leur échec répété.

Comme le dit Sowell, "C'est trop demander aux intellectuels que d'avoir du bon sens. Des gens dont la vie entière se fonde sur le fait d'être exceptionnels voudront toujours prendre des positions différentes de celles du commun".

Ainsi, en matière de développement économique, l'expérience a démontré à de nombreuses reprises que la meilleure manière de sortir un pays de la pauvreté est d'assurer la liberté d'entreprendre, le respect des contrats et le respect de la propriété privée.

Cela n'empêche pas nombre d'intellectuels de continuer à soutenir la solution contraire (transférer les décisions économiques et les moyens de production à l'Etat). Le fait que cette solution ait toujours échoué n'a pas d'importance pour des hommes et des femmes habitués à ne pas subir les conséquences de leurs propres erreurs.

Enfin, si les talents des intellectuels incluent généralement une grande capacité conceptuelle qui devrait les aider à comprendre le monde, ils incluent aussi une "agilité verbale" qu'ils peuvent utiliser, au contraire, pour camoufler la réalité. Souvent, le deuxième phénomène prend le pas sur le premier.

Sowell consacre un chapitre entier (auquel les lecteurs de la Ména devraient être sensibles) au phénomène de la "réalité optionnelle" dans l'université et dans la presse - le filtrage des faits, la création d'une réalité parallèle et, pour finir, le mépris de la notion même de vérité.

Le filtrage délibéré des faits est une constante historique de la production intellectuelle.

Sartre, de retour d'Allemagne en 1939, affirmait que l'Allemagne hitlérienne et la France démocratique étaient deux maux comparables.

Le correspondant du New York Times en URSS dans les années 1930 a toujours nié la réalité de la famine ukrainienne qu'il avait vue de ses yeux.

Aux Etats-Unis, les intellectuels, opposés par principe au port d'armes, ont toujours refusé de prendre en compte le fait que des pays à forte densité d'armes, comme la Suisse ou Israël, ont des taux d'homicide comparables à ceux des pays où le nombre d'armes est le plus faible, comme le Japon ou l'Angleterre.

La création de toutes pièces d'une réalité parallèle est également fréquente. La gauche intellectuelle a ainsi inventé plusieurs personnages historiques fictifs, qui, à force de répétitions, se sont inscrits dans la mémoire des générations suivantes.

Ainsi, le Président Herbert Hoover - du moins, celui qui a vraiment existé - était l'une des plus grandes figures humanitaires du vingtième siècle, qui avait fait l'avance de sa fortune personnelle pour la création d'une organisation de secours à l'Europe pendant la Première Guerre Mondiale.

Devenu Président, il mit en place, après le déclenchement de la crise de 1929, des politiques très interventionnistes de redistribution et de soutien aux bas salaires.

Mais cet Hoover réel a disparu depuis longtemps de la mémoire collective, après que les intellectuels de gauche l'ont remplacé par un Hoover inactif et indifférent au sort des plus pauvres.

L'habitude de réinventer la réalité s'est si profondément ancrée chez les intellectuels, qu'ils en viennent à nier que la vérité existe et à ne plus juger chaque prise de position qu'en fonction de son positionnement dans le débat politique, et non en fonction de son exactitude.

Quand on ne se demande plus si une hypothèse avancée est vraie ou non, mais seulement si elle est de droite ou de gauche, sioniste ou pro-palestinienne... on a perdu toute chance d'avoir jamais raison autrement que par hasard. C'est pourtant le point où en sont rendus une grande partie des intellectuels.

Au-delà de ces explications sociologiques et psychologiques des erreurs répétées des intellectuels, Sowell constate que ces erreurs sont subordonnées à une vision du monde qu'ils peuvent partager avec les membres d'autres professions - ce qu'il appelle la "vision des élus", par opposition à la "vision tragique".

Pour les hommes et les femmes qui partagent la "vision tragique", le monde est intrinsèquement brutal et difficile à comprendre. Il n'y a pas à se demander pourquoi la pauvreté, la guerre ou la délinquance existent : cela n'est rien d'autre qu'une réalité première et éternelle.

La question est, au contraire, de savoir dans quelles circonstances et à quelles conditions ces malheurs peuvent être évités ou limités. Et la réponse à cette question n'est pas théorique : elle consiste à identifier concrètement les cas où l'humanité a pu trouver, même momentanément, une solution à ses tragédies.

Pour les détenteurs de la vision tragique, il va donc de soi qu'il faut avant tout suivre l'expérience avant de décider comment réduire les malheurs de l'humanité. L'expérience montre qu'on évite la guerre lorsqu'on est mieux armé que ses ennemis ; qu'on limite la délinquance par une politique répressive dissuasive et en inculquant aux enfants une morale rigoureuse ; et que les sociétés s'enrichissent quand elles laissent les entrepreneurs vaquer à leurs affaires. Il n'y a donc pas à chercher plus loin dans la définition des politiques publiques.

Autre point de vue :

http://www.scientificblogging.com/gerhard_adam/reviewing_review_sowells_intellectuals_and_society

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