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Liberté, égalité, morosité : quand l’économie et les retraites posent la question de confiance

Croissance rime avec confiance, les économistes le savent bien. Aucune hausse durable de l’activité n’est possible sans l’optimisme qui pousse les ménages à consommer et les entrepreneurs à investir. Keynes parlait « d’entrain » (« animal spirits ») pour théoriser cet aspect essentiel de la formation des décisions économiques ; et, l’an dernier, Robert Shiller a proposé une analyse éclairante de la crise actuelle sous cet angle (Animal Spirits : How Human Psychology Drives the Economy and Why it Matters for Global Capitalism).

L’importance du facteur psychologique fournit la justification la plus solide au rôle de l’Etat en période de crise. Le secteur public peut bien sûr dépenser davantage pour pallier « l’anorexie » des acteurs privés et soutenir la demande, il peut inonder le marché de liquidités pour éviter les faillites et faire baisser les taux d’intérêt, mais ces mesures n’auront d’impact que si elles sont relayées par « l’entrain » des consommateurs et des entrepreneurs. On ne fait pas boire un âne qui n’a pas soif.

Dans tous les cas, les effets d’un plan de relance peuvent être longs à se manifester (de l’ordre de deux ans), alors que les retournements d’opinion sont aussi irrésistibles que soudains. Rien ne remplace par conséquent le courant de confiance qui naît d’un message politique clair, cohérent et sécurisant.

Il va de soi que les responsables politiques ne peuvent pas susciter la confiance simplement par des déclarations optimistes, annonçant la fin prochaine du chômage ou de la récession. La confiance est un véritable processus politique qui se construit. Les dirigeants ont pour cela le pouvoir de poser des objectifs et de procéder à des nominations qui rendront ces objectifs crédibles. A toutes les étapes, la cohérence du message est essentielle.
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Comment la dimension psychologique de la crise actuelle est-elle abordée en France ? A écouter les déclarations de la majorité et de l’opposition, on est surtout frappé du caractère incroyablement anxiogène du débat public dans notre pays.

L’atmosphère est d’abord particulièrement lourde pour les ménages les plus modestes et pour les classes moyennes, qui portent directement le poids de la crise et sont en première ligne face à la menace du chômage. Pour cette catégorie de la population, il est probable que le premier effet du débat sur les retraites sera d’amplifier les tendances récessives, en conduisant chacun à accroître son épargne.

L’explication est simple : même si le niveau de vie des seniors s’est beaucoup accru depuis trente ans, les retraites restent, symboliquement, « le patrimoine de ceux qui n’ont pas de patrimoine ». Or, avant même que la réforme n’ait été engagée, trois certitudes se sont ancrées dans l’esprit des Français.

1° Le système est condamné et ne pourra pas durer comme cela. Traduisez : les actifs actuels ont intérêt à accroître leur épargne individuelle s’ils ne veulent pas se retrouver dans la misère dans vingt-cinq ans. Il est probable que la collecte d’assurance-vie fonctionnera mieux cette année que la consommation.

2° L’ajustement au nouveau système sera forcément douloureux. Le Gouvernement contribue d’ailleurs autant que l’opposition à cette dramatisation, car il veut montrer qu’il s’attaque à des difficultés sérieuses.

3° La réforme annoncée ne règlera pas la question, car c’est impossible de le faire en une fois (message qui se veut rassurant de la part du Gouvernement, mais qui alimente au fond l’inquiétude en faisant du déséquilibre des retraites un problème insoluble et un « boulet » qu’il faudra traîner plusieurs générations).

Dans ces conditions, il n’est pas difficile de prévoir la suite : les Français risquent fort de continuer à se précipiter pour partir en retraite le plus tôt possible, dans une logique d’afflux au guichet que connaissent bien les institutions en faillite ; le Gouvernement ne pourra bouger les paramètres du régime qu’en donnant des compensations qui limiteront les gains de la réforme, et peuvent même les annuler complètement si l’effet « d’afflux au guichet » a été sous-estimé. Et entre-temps, tous les actifs augmenteront leur épargne de précaution, dans l’idée qu’ils vont devoir affronter une double peine (plus de cotisations et pas de retraite).

Inquiétant pour les « pauvres », le débat est tout aussi anxiogène pour les « riches ». Tous les jours, les responsables de la majorité et de l’opposition annoncent un impôt supplémentaire au nom de la solidarité nationale, du financement des retraites, de la responsabilité morale des banques dans la crise ou de la nécessité de taxer davantage les hauts revenus. Chacun a compris qu’il faudra payer davantage d’impôts (ce qui est normal, tant que la France dépense plus qu’elle gagne et qu’elle n’envisage pas de compenser ces déficits par des excédents à l’avenir) mais personne ne sait combien ni où cela s’arrêtera (ce qui est franchement inquiétant).

Là encore, les conséquences sont facilement prévisibles. Les propriétaires de grandes ou de moyennes fortunes vont continuer à s’exiler, soit en se domiciliant dans les Etats francophones périphériques, soit en accroissant leur patrimoine hors de France. Les grandes entreprises vont également orienter leurs investissements vers l’étranger, à la fois pour diminuer leurs charges et pour se rapprocher de territoires où les perspectives de croissance à long terme sont meilleures.

Cette menace est difficile à quantifier, mais elle n’est pas à prendre à la légère. Il est de bon ton, aujourd’hui, de relativiser l’enseignement des théories de l’offre, au nom de la rupture avec les « années Reagan et Thatcher ». Cette mode survient malheureusement au moment même où il faudrait commencer à y prêter sérieusement attention. Car en quinze ans, les progrès de la mondialisation ont été fulgurants. En 1993, lors de la dernière « récession », l’industriel qui délocalisait sa production prenait beaucoup plus de risques qu’aujourd’hui : la main d’œuvre était moins chère à l’étranger, mais peu de destinations offraient un cadre réellement sécurisant pour l’implantation de grandes usines. Aujourd’hui, les pays émergents ont considérablement progressé et se sont dotés d’infrastructures dont la qualité ne cesse de s’améliorer. En l’état actuel, les emplois détruits par la crise auront beaucoup de mal à réapparaître en France.

On le voit : avec une réforme sur les retraites qui pèsera sur la demande et des querelles fiscales qui ont toutes les chances de comprimer l’offre, le débat public français est loin d’offrir un cadre idéal au retour de la croissance.
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Ce tableau un peu triste dessine pourtant en creux les conditions dans lesquelles la réforme des retraites pourrait être engagée.

Tout d’abord, il est impossible de mobiliser autour d’une réforme de cette ampleur sans un minimum de cohérence. Le calendrier pose de ce point de vue une question réelle. Les régimes de retraite devront être modifiés, c’est indiscutable, et le plus tôt sera le mieux, car la manière dont nous traînons ce sujet depuis maintenant vingt ans finit par alimenter la névrose. Mais il est contradictoire de prétendre mener une politique de relance en poussant le déficit de l’Etat à 8% du PIB et de lancer au même moment un débat sur les retraites en brandissant des chiffres menaçants. Cela revient littéralement à appuyer en même temps sur le frein et sur l’accélérateur – à pousser l’Etat à dépenser et les ménages à économiser.

Les régimes de retraite pourraient accuser un déficit de 114 milliards en 2050, selon le scénario le plus pessimiste publié la semaine dernière par les experts du Conseil d’orientation ? Comment le Gouvernement pense-t-il mobiliser avec ce chiffre alors que le déficit actuel de l’Etat est supérieur et que ce déséquilibre est présenté comme indispensable, au nom de l’effort de relance (118 milliards de déficit en 2009 pour le seul budget de l’Etat, c’est-à-dire hors Sécurité sociale et administrations locales) ?

On objectera qu’il est parfaitement possible de mener simultanément un plan de relance (pour montrer que l’on est prêt à aider tout de suite) et une réforme des retraites (pour rétablir l’équilibre à long terme). Ce message complexe ne peut toutefois passer que si le point d’aboutissement de la réforme est très clair (autrement, l’on inquiète inutilement) et si chacun croit à la volonté du Gouvernement d’éliminer tout déficit structurel – deux conditions qui ne sont pas réunies aujourd’hui.

La question du calendrier débouche ainsi directement sur celle de la cohérence : le Gouvernement ne pourra mener à bien de réforme des retraites que s’il parvient à crédibiliser sa capacité à remettre de l’ordre dans l’ensemble des finances publiques. Autrement, les Français auront toujours l’impression qu’on s’attaque à leurs droits à la retraite pour boucher d’autres trous. Ils continueront à avoir un comportement individualiste et à manifester une préférence exagérée pour le présent tout simplement parce que le déséquilibre des finances laisse planer un parfum de faillite qui ne leur permet pas de se projeter dans l’avenir.

Enfin, il est de plus en plus clair que les retraites par répartition seront sauvées uniquement par l’instauration de comptes notionnels, c’est-à-dire par l’attribution à chacun d’un « nombre de points » qui lui permet de calculer à quoi il a droit en fonction de son âge de départ et de ses cotisations. La Suède et l’Italie, qui privilégient comme nous la retraite par répartition, se sont déjà engagées sur cette voie. Elle présente au moins trois avantages. Elle renforce la confiance dans le système, en montrant à chacun qu’il possède une forme de « capital » garanti par l’Etat (alors que le débat aboutit parfois à l’idée confuse que le régime fera faillite et que les jeunes n’auront plus de retraite). Elle offre aussi plus de flexibilité et permet, notamment, de contourner le débat sur l’âge légal de la retraite : ceux qui le souhaitent pourront partir à 60 ans, mais avec une retraite plus faible. Surtout, elle responsabilise les bénéficiaires en leur permettant de se « réapproprier » leur retraite – alors que la mosaïque des régimes actuels ressemble de plus en plus à une boîte noire où chacun essaie d’apporter le moins possible et de retirer le maximum.

Investissements, relance, réforme des retraites : tout pose maintenant la question de confiance. Et cette confiance ne pourra naître que si chacun – pensionné, contribuable, entrepreneur – comprend mieux ce que demain lui réserve. Pour éclaircir l’avenir, commençons par l’éclairer.

V. Naon

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